Cameroun : entre intimidations, violences et mauvaises conditions de travail, les journalistes résistent

D’après reporters sans frontières, 174 journalistes sont actuellement emprisonnés dans le monde. Et lorsque j’ai suivi ce chiffre comme toujours, je me suis rappelée de mes débuts. Lorsque j’ai dit à mes proches que je voulais faire des études de journalisme, j’ai eu droit à plusieurs réactions. Certains voulaient savoir si le métier rendait riche. D’autres, plus craintifs, me suppliaient de changer tout simplement de filière. «On tue trop les journalistes. Certains sont même emprisonnés à vie», tentaient-ils de me convaincre. C’était peine perdu.  Et aujourd’hui, après avoir passé du temps avec mes enseignants, journalistes pour la plupart, après avoir côtoyé des salles de rédaction, je comprends leur inquiétude. Non, le journalisme ne rend pas riche. Oui, l’exercer au quotidien au Cameroun n’est pas chose aisée.

RSF

Entre intimidations et violences…

Entre 2012 et 2013, j’ai suivi avec tristesse, le traitement fait aux journalistes dans mon pays:

Après la publication par le journal l’œil du Sahel, d’un article intitulé : «31 membres de Boko Haram livrés au Nigéria par la police», le 27 décembre 2012, Guibaï Gatama, le directeur de publication du journal est enlevé le lendemain alors qu’il se trouve dans un restaurant à Yaoundé. Il est conduit au Secrétariat d’Etat à la défense (Sed). L’enquêteur chargé de l’interroger ne sait même pas de quoi il est question. Il est obligé d’aller se renseigner avant de revenir. «Ils voulaient que je leur révèle mes sources», a expliqué Guibaï Gatama après sa libération autour de 21 heures ce jour. Et moi je m’interroge sur le but de ce genre d’arrestation.

Xavier Messe, le directeur de publication du quotidien Mutations et par ailleurs l’un de mes enseignants, a dû porter plainte le 24 octobre 2012 contre Bertrand Mboa Atangana. Ce dernier estimait que Xavier Messe «avait Sali le nom de son épouse en l’accusant d’avoir détourné 850 millions à la Camwater (camerounaise des eaux)». Outré, il a menacé le Dp. Dans la plainte de Xavier Messe, on pouvait d’ailleurs lire : «Il faut que tu saches  qu’à partir de maintenant, ta vie est en danger». Une menace qui n’a pas dissuadé le journaliste de continuer son travail. Tout comme Christian Locka, journaliste à l’agence de presse Jade, menacé de mort. Après avoir publié un article sur  une commerçante violée dans une cellule pour hommes dans un commissariat à Yaoundé, le journaliste a été menacé par le commissaire.

Dépénalisation du délit de presse…

Et moi, j’ai demandé ce qu’on pouvait faire pour arrêter ces violences et intimidations: «dépénaliser les délits de presse», m’ont répondu plusieurs aînés. Ainsi, m’ont-ils expliqué, les journalistes n’auront plus peur de dévoiler certaines informations et courir le risque d’aller en prison. Ils m’ont dit qu’il fallait une relecture de la loi sur la communication sociale au Cameroun du 19 décembre 1990 portant sur la dépénalisation. Ce matin encore, j’entendais dans une radio, le ministre de la communication, Issa Tchiroma Bakary, dire que : «le délit de presse ne se traduit pas par une privation de liberté, mais par des amandes». Et, s’agissant du cas de Jean marie Tchatchouang, directeur de publication du journal  paroles, inculpé pour diffamation et écroué à la prison centrale de New-Bell à Douala depuis quelques mois, Issa Tchiroma explique que: « c’est parce qu’il a commis un délit de droit commun à travers la presse».

Mauvaises conditions de travail…

 Le journalisme ne rend pas riche. Ça je le savais déjà. Seulement au Cameroun, on ne vit pas non plus de ce métier. Si on pouvait satisfaire ses besoins élémentaires, cela pouvait se comprendre. Je vois certains de mes aînés courir après les perdiem (argent remis après les conférences de presse), harceler les organisateurs des évènements. «Il n’y a rien pour nous ? », demandent-ils parfois sans honte. Au début, j’étais outrée par cette attitude. Mais, à force de dialoguer avec mes enseignants, j’ai compris beaucoup de choses. «Certains journalistes ont des salaires de clochard. Des arriérés de salaire allant jusqu’à trois mois. Le milieu va mal. Voilà le véritable problème. Les journalistes ne sont pas bien payés », m’explique Charles Nforgang, journaliste à Jade.

 J’ai demandé comme toujours ce qu’on pouvait faire :

Les aînés m’ont dit qu’il fallait que les patrons de presse appliquent la convention collective, qui précise la grille salariale des journalistes. Seulement, les patrons ne sont pas d’accord. «Je ne vois pas un directeur de publication payer des journalistes à 400 000 F.Cfa dans le privé. Le marché de la publicité est dominé par les médias publics. Nous n’avons pas de véritable subvention », m’a expliqué le Dp d’un organe de presse.

Je sais que le métier est précaire. Je sais que la presse va mal au Cameroun. Mais comme me le dit constamment Denis Nkwebo, rédacteur en chef adjoint du quotidien Le Jour, «il faut travailler, s’imposer et le reste viendra ensuite ».

 

 

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josianekouagheu
Cet espace est une tribune pour moi; de montrer ce qui se passe dans mon pays, ma ville et mon quartier. A bord de mon blog, je parle de ce qui me tient à cœur, de ce qui ne va pas dans mon pays et surtout de ce qu'il faut faire....

7 Des réflexions sur “Cameroun : entre intimidations, violences et mauvaises conditions de travail, les journalistes résistent

  1. Très belle chute pour ton billet. Oui, ce métier est critiqué, dur, difficile, parfois même dangereux. Mais la passion du journalisme et de l’écriture pousse à l’embrasser, malgré tout. Tu as l’enthousiasme, le talent, deux éléments indispensables selon moi. C’est déjà pas mal. Je te souhaite bon courage, bonne continuation.

  2. C’est une triste realité. Dans la plupart des pays africains, on choisit d’exercer ce metier uniquement parce qu’on a la passion. Chez nous en Guinée heureusement aucun journaliste n’est en prison. Cependant, ils rencontrent d’enormes difficutés. Les principales difficultés sont rencontrées lors des couvertures des manifs politiques qui terminent souvent dans la violence. Ici aussi l’avenir de la presse inquiete les professionnels. Courage chere Josiane !

  3. Je suis vraiment surpris de voir cette situation aussi au Cameroun. Mais au moins je me réjouis que la convention collective a été au moins adoptée chez vous alors que chez nous au Togo, elle peine à sortir de terre par la mauvaise foi de certains directeurs. Mais l’autre chose que je déplore est qu’on considère ce métier comme une passion pour celui qui a fait des études dans le domaine et ne fait que ça. Il faut qu’on commence à réfléchir autrement. Nous aussi journalistes, il nous faut prendre nos responsabilités et savoir faire respecter nos droits. Il faut savoir dire non quand il le faut.

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