Cameroun: des enfants au cœur du gouffre tribaliste

Il y a des maux qui divisent le Cameroun. Il y a le tribalisme qui l’embrase. Lorsque Danielle a parlé d’un billet collectif sur « les formes de rejet », j’ai pensé à plusieurs choses. J’ai eu une scène en tête: il y a de cela quelques mois, j’ai assisté à ce que je considère comme le plus grand scandale de l’église catholique au Cameroun. L’université Catholique d’Afrique centrale (Ucac) a été secouée par une histoire tribaliste. Des hauts cadres de l’établissement, des hommes de l’église pour certains, s’insurgeaient contre le fait que des enseignants et étudiants de la région de l’Ouest étaient majoritaires dans plusieurs facultés telles la faculté des Sciences sociales et de gestion. L’affaire avait tenu en haleine le Cameroun. C’était d’autant plus ironique qu’il s’agissait de l’église. «Dieu ne distingue pas les régions», dit-on toujours. «Mais alors, si l’église pose ce genre de problème, où est l’avenir ? ». Je me suis interrogée! Et les enfants dans tout ça ?

Au milieu de ces débats tribalistes soulevés, j’ai toujours eu peur de l’avenir des enfants. Je m’interrogeais sans cesse sur ce qu’ils pensaient. Je voulais surtout savoir si au quotidien, dans leur famille respective, le problème tribaliste existait. Pour avoir le cœur net, j’ai décidé de m’investir sur le terrain. J’ai interrogé plus d’une vingtaine d’enfants. Certains parmi eux étaient âgés entre 7 et 13 ans, d’autres entre 15 et 18 ans. Pour ces derniers, adolescents pour la plupart, j’ai voulu avoir une idée sur leur passé. Les informations que j’ai recueillies m’ont donné des sueurs froides :

 Enfants âgés entre 7 et 13 ans…

«Il est trop chiche. C’est un vrai bamiléké. Je ne veux plus être ami avec lui». La petite Linda, 8 ans, ne cache pas sa colère contre son petit voisin de banc du Cours élémentaire 2 (CE2). Prince a refusé de lui casser une petite partie de son bonbon. Et du coup, la petite Linda sait pourquoi il l’a fait. Et j’ai voulu savoir d’où lui venait cette idée. Réponse :

«Je comprends quand maman parle. Elle dit toujours que les Bamilékés sont chiches. Ils ne donnent pas leur chose aux gens qui ne sont pas de leur village». Linda est originaire de la région de l’Est du Cameroun. Les Bamilékés sont originaires de l’Ouest, comme le petit Prince.

Et comme si cela ne suffisait pas, j’assiste constamment aux scènes de jeu des enfants. Et quand survient une bagarre :

«Regarde comment il est sale comme le porc. Il fait comme un Dshang (Ouest)». Et des éclats de petites voix s’élèvent. «Et toi tu es mince comme un Yaoundé (Centre). Je ne peux même pas être ami avec toi». Et à l’autre de rétorquer : «Tu penses que moi aussi je veux ? Je ne veux pas que ta famille me prenne dans  la sorcellerie». Le petit Junior n’a que 7 ans. Et pourtant, il écoute ses parents parler des Bouda, ressortissants d’un village de l’Ouest Cameroun, comme des grands sorciers. Idem pour Francesca, 12 ans, qui se dit que les hommes Haoussa (Nord-Cameroun), marchent toujours avec des longs couteaux, et tuent quand ils sont attaqués. «Papa le dit parfois », justifie-t-elle. La petite ne veut d’ailleurs pas d’un mari pareil.

 Entre 15 et 18 ans…

Ici, j’ai interrogé plusieurs filles. Et je me suis rendue compte qu’elles avaient dans leur tête, des interdits parentaux pour tel ou tel garçon ressortissant de telle région du Cameroun :

Eloïse a 16 ans. Elle vient de la région du Centre Cameroun. Dans la tête, elle a toujours des conseils de maman au frais. «Elle me dit que je ne dois pas sortir avec un Bamiléké car il ne peut pas bien prendre soin de moi. Son argent a les yeux». Et Vanessa qui au contraire, sur conseil de papa, ne peut pas sortir avec un homme du Centre car, «Ces hommes sont des coureurs de jupon. Ils dépensent beaucoup. A la fin, n’ont même pas d’endroits où dormir». Michelle est de la région de l’Ouest. Mais, d’après ses parents, elle doit éviter des camarades qui viennent des villages voisins : « Les bafangs sont hypocrites. Les Bangangtés aiment le commérage. Les Bafoussam aiment exploiter… »

 Chez les garçons, les interdits sont les mêmes…

Et à leur jeune âge, élèves brillants, leurs têtes sont remplies d’idées tribalistes. Que deviendront-ils demain ? J’ai les larmes aux yeux comme ce célèbre professeur d’université camerounais, Pr Jean Tchougang, qui disait: «c’est toujours très douloureux de constater que des considérations régionalistes entrent par effraction à l’académie pour neutraliser les circuits de l’objectivité, du savoir, du mérite et de l’excellence ». 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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josianekouagheu
Cet espace est une tribune pour moi; de montrer ce qui se passe dans mon pays, ma ville et mon quartier. A bord de mon blog, je parle de ce qui me tient à cœur, de ce qui ne va pas dans mon pays et surtout de ce qu'il faut faire....

6 Des réflexions sur “Cameroun: des enfants au cœur du gouffre tribaliste

  1. salut Josiane,
    tout ça m’a rappelé une phrase de Nietzsche (si je ne me trompe pas) : « les enfants sont toujours innocents même dans leur méchanceté ».
    Ce qui veut dire qu’en règle générale ce sont les parents qui sont des pervers…

  2. Pingback: Tribalisme, racisme et tous les « ismes »: on en parle | Carioca Plus

  3. ah ah Josiane tu ne sais pas ce que je vivais avec deux familles différents fallait voir le spectacle, c’est parti je ne sais pas comment nous ferons pour stopper ça? puisqu’ils le transmettront à leurs enfants.

  4. Le tribalisme a encore des beaux jours devant lui surtout lorsqu’on constate à quel point la mentalité des enfants est enchevêtrée dans cette pratique. Ça me rappelle cette chanson qu’un de mes camarades chantait avec entrain, au CM1, à l’école primaire : « être bami, c’est que Dieu t’a maudit ha ha hou ha »… ça fait mal de le répéter mais c’est bien là la triste réalité séparatiste dans laquelle le Cameroun est englué. Qui sauvera les autres ?

  5. Excellente idée Josiane d’être allé voir du côté des enfants. Et s’il y a un travail de sensibilisation, d’éducation à la paix… c’est avec les plus jeunes qu’il doit être fait en priorité.

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