josianekouagheu

Sauvons-les avant qu’ils ne deviennent des enfants soldats !

« Je viens de très loin. J’ai marché durant des jours et je suis arrivé ici ». Je n’entendais que sa petite voix d’enfant. Une voix ! Son corps était allongé sur le dernier siège du car où ne filtrait aucune lumière.

Le bus venait de me laisser dans un petit carrefour, à l’Est du Cameroun, à quelques kilomètres de la frontière avec la République centrafricaine. Par gentillesse, le chauffeur était descendu de son véhicule, abandonnant la soixantaine de passagers restants, le temps pour lui de cogner à la vitre de la seule voiture qui trainait encore au camp. Il était trois heures du matin !

Moussa², le convoyeur du véhicule, a tardé à baisser sa vitre. Après insistance, il l’a finalement fait.

Enfants d'Afrique. Crédit photo: "casafree.com"
Enfants d’Afrique. Crédit photo: « casafree.com »

Je lui ai alors expliqué que je cherchais un endroit où rester, en attendant le lever du jour. Le chauffeur, qu’il connaissait apparemment (ils s’appelaient par leur prénom et parlaient en leur langue) l’a convaincu. Il a ouvert la portière et je me suis engouffrée, pour fuir l’obscurité et surtout le froid du carrefour.

A peine assis, Moussa m’a posé de nombreuses questions : d’où viens-tu ? Pourquoi es-tu ici ? Où vas-tu exactement ?

Une quinte de toux, venant de l’arrière de la voiture, m’a fait sursauter et a interrompu les réponses que je m’apprêtais à lancer.

La quinte de toux continuait.

  • Ça ne va pas ? a demandé Moussa, le ton inquiet
  • Ça va bien, a répondu une petite voix d’enfant à l’arrière du véhicule.

Je me suis alors retournée. Je ne voyais personne. Du moins, à l’exception d’une petite ombre allongée sur le dernier siège du véhicule. Il n’y avait aucune lumière dans le car. J’essayais d’ouvrir grand mes yeux, comme s’il suffisait de le faire pour braver l’obscurité. Peine perdue. La quinte de toux devenait à chaque fois violente. J’avais une bouteille d’eau entre les mains. J’ai sorti mon téléphone portable de mon sac et l’a allumé, pour capter un peu de lumière.

C’est alors que mon regard, malgré la faiblesse de l’éclairage, a accroché le sien. Il regardait avidement ma bouteille d’eau et je le lui ai donné.

-Merci, m’a-t-il dit, en buvant, malgré la quinte de toux qui continuait.

J’ai voulu savoir ce qu’un enfant faisait dans un car, au milieu de nulle part, en pleine nuit, à quelques kilomètres d’un lieu où des coups de feu raisonnaient parfois quotidiennement et où des prises d’otages se multipliaient. J’ai voulu savoir beaucoup d’autre chose.

La quinte de toux s’était arrêtée. Et la forme restait allongée sur le siège.

J’ai chuchoté à Moussa :

-Qui est-il ? Ton petit frère ?

-Je ne connais même pas cet enfant. Je l’ai vu au carrefour, la nuit approchait et il n’avait pas où dormir. Je lui ai proposé de venir se coucher dans la voiture. Mon chauffeur n’est pas là et je suis convoyeur, m’a répondu Moussa dans un ton normal, comme si cet enfant qui dormait dans « sa » voiture était un fait ordinaire.

Je n’avais plus de questions. Vers 6 h du matin, le petit dormeur s’est réveillé pour de bon. Il toussait encore.

C’est alors que j’ai remarqué son accoutrement: une chemise déchirée, un pantalon sans couleurs, raccommodé au niveau des genoux.

Je lui ai demandé d’où il venait.

-D’un village là-bas, m’a-t-il dit, en pointant un doigt vers un horizon inconnu. J’ai marché durant des jours et je suis arrivé ici.

Après cette confidence, il est descendu du car et est parti, comme s’il avait le diable à ses trousses. Sa silhouette si mince, déambulait au lointain. Je l’ai vu disparaitre à l’angle d’une vieille maison.

C’est alors que Moussa m’a expliqué que cet enfant n’était pas le seul. Ils arrivaient dans le camp. Certains continuaient la route et d’autres restaient quelques jours, puis, disparaissaient.

Où allaient-ils ? Que devenaient-ils ?

« Ce n’est pas bon de voir des enfants comme ça dans les rues ici. Vous savez, nous entendons des coups de feu à toute heure. Que ce soit avec Boko Haram ou les rebelles centrafricains, nous avons très peur ici », m’a lancé en guise de réponse Moussa.

J’ai compris que ces enfants, qui déambulaient dans ces rues pouvaient être enrôlés. J’ai compris que ces enfants marchaient au hasard. Fuyaient-ils la guerre en Rca ? Les troupes rebelles ? Etaient-ils ces enfants des parents dont Boko Haram avait détruit les villages à l’Extrême-nord?

J’avais juste une certitude : ces enfants étaient des proies faciles. Des innocents dans la nature et il fallait les sauver. Il fallait que nous les sauvions avant qu’ils ne deviennent des enfants soldats!

Le nom Moussa a été changé


S’il vous plait, je suis un orphelin du Sida, ne m’abandonnez pas !

« Tu sais, personne ne m’aime. Tantine me déteste. Elle dit toujours que je ne suis pas bien. Tout ce que je fais l’énerve. Tu penses que je vais aussi mourir comme papa et maman et aller au ciel avec eux ? ».

Sa petite main était dans la mienne. On marchait dans une cour au milieu d’autres jolies petites filles et beaux petits garçons. Elle a levé son regard innocent vers moi. Elle attendait une réponse. Et ma gorge nouée par le chagrin, par ces paroles graves sorties d’une si jolie bouche, m’empêchait de prononcer le moindre petit mot.

– « Tu penses que je vais mourir et aller au ciel ? Ce sera super hein ? Là je verrais enfin papa et maman et tantine ne pourra plus me détester. Tu penses que je vais mourir ? ».

Elle revenait à la charge. Elle insistait. Elle voulait une réponse de la bouche de l’adulte que j’étais, que je représentais à ses yeux. Mon regard s’est embué pour de bon. Que dire à une petite fille âgée d’à peine 8 ans qui tient de tels propos. Qui y croit ?

Rêvons d'enfants heureux tout le temps. Crédit photo: "casafree.com"
Rêvons d’enfants heureux tout le temps. Crédit photo: « casafree.com »

– « Mais non, tu vas vivre. Et puis, papa et maman qui sont au ciel avec Dieu te regardent et veulent te voir sur terre avec les autres petites filles comme toi. Ils veulent que tu sois heureuse », lui ai-je répondu, après quelques secondes de silence.

–  « Tu crois ? Mais pourquoi tantine me frappait tout le temps et disait que j’allais mourir alors? », m’a-t-elle demandé une fois de plus, si candide, si étonnée que je dise autre chose que ce qu’elle croyait dans sa petite tête d’enfant.

Aucun son n’est plus sorti de ma bouche. Je l’ai câlinée. Je l’ai prise dans mes bras pour essayer de lui communiquer cette chaleur que je voulais à tout prix lui donner. C’était comme un signe de survie. Je voulais montrer, faire comprendre à cette jolie frimousse, que le monde n’était pas seulement fait des méchants. Que le monde avait des bonnes personnes comme son « papa et sa maman au ciel ».

Dans mon cœur et ma tête, des questions fusaient de toute part : est-ce ainsi que les orphelins infectés ou non par le Vih, dont les parents étaient décédés du Sida vivaient ? Ces petits enfants innocents, vite entrés dans un monde d’adultes, souffraient-t-ils tous de cette manière ? Pensaient-ils tous comme cette petite fille ? J’allais vite le découvrir, au fil de mon enquête.

Sa frêle silhouette m’a attirée comme un aimant au milieu d’une foule immense dans un marché. Il marchait et on le bousculait. Il est tombé et ce papa ne s’est même pas retourné pour le soulever. Le petit garçon s’est enfui lorsqu’un inconnu a voulu l’aider à se relever. Je n’ai même pas eu l’occasion de l’approcher. Si petit, il semblait déjà prêt à combattre contre le monde entier. Dans sa fuite, ses petits poings repliés semblaient dire stop à celui qui tenterait de l’approcher. Il était si frêle. Ses os se dégageaient presque du t-shirt qu’il portait.

Enfants d'Afrique (images casafree.com)

J’ai alors remarqué une longue tache noire le long de son bras gauche. Tout avait cicatrisé. Mais, cette tache était comme une intruse dans ce corps d’enfant. Un peu comme le goût du sable dans un plat de riz.

J’ai voulu en savoir plus. J’ai voulu tout savoir. Sa « maman » (marraine) m’a demandé de jurer que je n’allais jamais citer le nom, lieu, indice sur leur vie (comme avec tous les enfants que j’ai rencontrés). J’ai accepté. Ce n’était pas suffisant : il me fallait écrire un engagement signé et je l’ai fait.

« Il a beaucoup souffert dans sa vie. Ses parents sont morts du Sida en l’espace de deux ans car sa mère est morte alors qu’il n’avait que deux ans et son père deux ans plus tard », confie la marraine. Elle explique qu’après la mort de ses parents, son « fils » a été diagnostiqué séropositive. Il a été confié à son oncle. Elle poursuit, la voix enrouée : « le jeune garçon était maltraité par la femme de son oncle qui craignait qu’il ne contamine ses enfants. Il dormait à même le sol humide. Elle lui a versé de l’eau chaude un jour sur le bras».

Après cet acte, le petit enfant alors âgé de cinq ans est recueilli par une voisine du quartier. « Elle me connaissait car j’étais membre d’une association qui venait en aide aux personnes infectées et c’est ainsi qu’elle m’a parlé de cet enfant. J’ai eu les larmes aux yeux. J’ai décidé de le recueillir. C’est ce qui m’a poussée à quitter Yaoundé pour Douala car je voulais avoir un nouveau départ avec mon ‘fils’», confie la femme de 42 ans qui avoue sans honte être une séropositive.

J’ai rencontré des enfants orphelins dont les parents étaient décédés du Sida. Certains ont été infectés, d’autres sains. La majorité de ces enfants ont été rejetés par leurs proches. Ils ont trouvé refuge dans les orphelinats pour fuir le regard de la société.

« Ne nous voilons pas la face. Au 21ème siècle, au Cameroun, les personnes vivants avec le Vih sont traitées comme des paria. Les enfants souffrent le plus car après le décès de leurs parents, ils n’ont personne pour les aider. Nombreux d’entre eux meurent avant l’âge adulte », m’ont confié médecins, infirmiers et conseillers.

Ces enfants, orphelins, infectés ou pas, ont besoin de notre amour. Faisons un tour dans ces orphelinats. Faisons un geste de charité. Jouons avec eux. Montrons leur que le monde est encore meilleur. Que le monde regorge encore de personnes honnêtes comme nous.

Chers lecteurs et lectrices, ce message :

Ne m’abandonnez pas, ne me fuyez pas parce que je suis un petit garçon, une petite fille qui a le Sida. Ne me battez pas parce que maman et papa sont morts du Sida. Je vous le promets, je serai sage. Je suis un enfant normal.

S’il vous plait, je suis un orphelin du Sida, ne m’abandonnez pas !

 


M. le président, j’ai 32 ans et je veux rester au Cameroun !

M. le président, j’ai 32 ans et je veux rester au Cameroun !

J’ai débuté cette lettre par un bonjour, puis un bonsoir. Et après, un joyeux anniversaire pour vos 32 années d’usure de règne en longueur au pouvoir. Et finalement, j’ai décidé de vous l’écrire à ma manière. Sans protocole, un peu comme ce Cameroun que chacun dit aimer à sa manière. Vous aussi. Je l’aime d’ailleurs et je veux y rester.

« Mais je me demande sans cesse : pourquoi suis-je né en novembre 1982 ? Pourquoi maman a-t-elle décidé de me mettre au monde un jour de cette année maudite ? Si j’avais eu des pouvoirs magiques, aurais-je pu modifier ma date de naissance ? Oui, non, oui, non »

Difficile de me décider. Si j’étais né avant 1982, je serais aujourd’hui comme mon grand-frère : un débrouillard diplômé. Si j’avais vu le jour après 1982 je serais aujourd’hui comme ma petite sœur : une perpétuelle diplômée en quête d’emplois et qui accumule des boulots sans lendemain. Et comme je suis né en 1982, je veux vous parler. D’ailleurs, quelle différence d’être né avant ou après 1982 ? Le Cameroun présente la même peur du futur pour tous, même pour mes parents nés à l’ère d’Ahmadou Ahidjo.

Paul Biya, président du Cameroun

M. le président, ça fait 32 ans aujourd’hui que vous dirigez le Cameroun sans partage. Trente-deux années que je suis né et vis dans ce règne. Je vous écris parce que je veux rester au Cameroun. Je vous écris parce qu’après plus d’un quart de siècle au pouvoir, le bout du tunnel que vous avez promis semble être une chanson du « paradis est joli ». D’ailleurs, comment peut-on voir le bout du tunnel dans un pays sans routes? Mr le président, n’allez surtout pas croire que la faute de cette situation revient à quelqu’un d’autre.

Lorsqu’un navire chavire, c’est le commandant de bord qui est accusé. Lorsqu’il y a crash d’avion, la faute revient au pilote de bord (en chef). Lorsqu’il y a accident de voiture, le chauffeur est l’incriminé. Lorsqu’un pays fait peur, fait fuir sa jeunesse, grouille sur le chômage, la malnutrition, la pauvreté et fait du surplace, c’est le président qui le dirige mal. C’est lui qui est responsable de cette situation. Dans le cas du Cameroun, je vous le jure, la chanson quotidienne que j’entends à force d’écumer les rues est la suivante :

« Paul Biya veut tuer ce pays. C’est à cause de Paul Biya que ça arrive. C’est sa faute»

A dire vrai, M. le président, je ne suis pas souvent d’accord avec certains. Mais, à force de ne rien faire pour que les choses changent, à force de voir sans agir, à force de durer au pouvoir, vous avez tué votre propre peuple. Comment pouvez-vous m’expliquer votre longévité sans parler de vos ministres qui au fil des années font les mêmes erreurs ? Ils n’ont plus peur, même de voler des milliards des pauvres camerounais oubliés dans un pays qui leur appartient pourtant. Je ne veux plus revenir sur les problèmes du Cameroun dont personne n’ignore.

Comme je vous l’ai dit M. le président, je veux rester au pays. J’aime le Cameroun et je veux y rester. Je vous épargnerai les discours de mes amis, cadets, et même des tous petits enfants qui récitent inconsciemment chantent des chansons à votre gloire. Mais en substance, tous se disent : « ce pays est une m****. Je veux partir me chercher ailleurs ». Et c’est de cet ailleurs donc je ne veux pas en entendre parler. Je veux rester au pays. Je veux vivre au Cameroun. Je veux voir grandir mes enfants et petits-enfants au Cameroun. Mais j’ai peur.

Je n’ai aucune garantie. Est-ce d’ailleurs normal pour un pur sang d’un pays d’en demander une ? C’est juste la vie qui m’y pousse. Mr le président, au nom du sang de nos ancêtres, prenez un jour de votre vie sur les 32 années passées au pouvoir, habillez- vous autrement et promenez-vous à Douala, Yaoundé, Garoua, Batouri, Nkongsamba… Vous verrez pourquoi ce pays fait peur. Les rues sont pleines de jeunes au chômage. De conducteurs de moto. Des chargeurs. Des sauveteurs. Des prostituées. Les bureaux sont occupés par des vieux (comme vous). Des ministres qui ne savent pas taper du poing sur la table quand des Camerounais meurent à cause des accidents causés par des voitures sans freins. Quand des malades meurent à cause des médecins inconscients. J’en passe. Vous verrez alors pourquoi on veut partir au prix de notre vie parfois.

Après 32 ans au pouvoir, je pense qu’il est temps de penser à demain. A une sortie digne d’un Nelson Mandela, pas à la Compaoré en tout cas. Même si 32 années stériles sans rien déjà sont un véritable problème, un cauchemar qui vous poursuivra probablement jusqu’à la fin de votre vie. Monsieur le président, ayez un sursaut d’amour. Changez quand il est encore temps. Car comme les jeunes le disent, #32anssansmourir, c’est le fourneau.

 

D’ailleurs, les discours déguisés d’amour de vos pseudo admirateurs qui, habillés à votre effigie, parcourent le pays pour vanter vos qualités auxquelles eux-mêmes n’y croient pas sont un exemple. Leurs enfants ont quitté le Cameroun depuis leur plus jeune âge. Ils sont des citoyens d’ailleurs, avec des nationalités d’ailleurs. Et moi en tant que jeune, débrouillard qui aime se chercher et déteste la paresse, je veux rester au Cameroun !

 

 


Ma bog-expo II: Douala, cette ville-poubelle

La ville de Douala est-elle seulement ces belles maisons qu’on croise dans ses quartiers huppés ? Le poumon économique du Cameroun est-il uniquement ces immeubles du centre des affaires qu’est Bonanjo ? Chers lecteurs et lectrices, j’ai décidé de vous promener à travers des images qui parfois vous choqueront, dans l’autre Douala, cette ville-poubelle. Je vous l’avais dit, je ne blogue pas qu’en écrivant des billets, mais aussi en prenant des photos et vidéos. Bienvenu au cœur des quartiers bidonvilles de la porte d’entrée et de sortie d’un pays qui aspire à l’émergence à l’horizon 2035. Bienvenu dans ma bog-expo II…

Situé à quelques mètres de l’aéroport international de Douala, le quartier Newtown aéroport est surnommé par ses habitants « poubelle de Douala ». Dans ce lieu, environ 70% de la population n’a pas de toilettes. Certains font des selles dans les drains et dans des sachets qu’ils déversent dans la rue parfois. Morceaux choisis :

Des toilettes sans fosse sceptique. On fait les selles directement dans le drain. Crédit-photo @JosianeKouagheu
Des toilettes sans fosse sceptique. On fait les selles directement dans le drain. Crédit-photo @JosianeKouagheu
Des porcheries et des toilettes se jouxtent. Les excréments des habitants et des porcs vont directement dans le drain. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Des porcheries et des toilettes se jouxtent. Les excréments des habitants et des porcs vont directement dans le drain. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Vue des toilettes d'une habitation. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Vue des toilettes d’une habitation. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Autre image des toilettes au 21ème siècle dans la ville-poumon économique du Cameroun. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Autre image des toilettes au 21ème siècle dans la ville-poumon économique du Cameroun. Crédit-photo: @JosianeKouagheu

Pendant que certains enfants urinent dans des mares d’eau stagnantes aux odeurs nauséabondes, d’autres y pèchent des petits poissons…

Insouciants, ces petits enfants pêchent dans des mares d'eau stagnantes à la couleur noirâtre. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Insouciants, ces petits enfants pêchent dans des mares d’eau stagnantes à la couleur noirâtre. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Pendant que certains y urinent, d'autres y jouent. Crédit-photo: JosianeKouagheu
Pendant que certains y urinent, d’autres y jouent. Crédit-photo: JosianeKouagheu

Bilongué, un quartier où les habitants vivent au milieu d’ordures….

Âge d'à peine deux ans, un petit garçon fouille un tas d'ordures. Il enfoncera par la suite son pouce avec lequel il fouillait dans la bouche. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Âge d’à peine deux ans, un petit garçon fouille un tas d’ordures. Il enfoncera par la suite son pouce avec lequel il fouillait dans la bouche. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
On déverse des ordures devant une maison. Le propriétaire des lieux, assis à quelques mètres, ne dit mot. On l'a compris, on vit au milieu d'ordures à Bilongué. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
On déverse des ordures devant une maison. Le propriétaire des lieux, assis à quelques mètres, ne dit mot. On l’a compris, on vit au milieu d’ordures à Bilongué. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Des ordures jetées dans le drain bouchent cette principale voie de canalisation d'eau dans le quartier. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Des ordures jetées dans le drain bouchent cette principale voie de canalisation d’eau dans le quartier. Crédit-photo: @JosianeKouagheu

Pénétrante Est de Douala, sur l’axe Douala-Yaoundé. Bobongo, un quartier où les habitants fuient à l’approche de la saison des pluies…

Des eaux usées et de ruissèlement sorties des toilettes se déversent sur la route empruntée par les enfants et adultes. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Des eaux usées et de ruissèlement sorties des toilettes se déversent sur la route empruntée par les enfants et adultes. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Des habitants ont mis du sable dans des sacs pour construire une route. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Des habitants ont mis du sable dans des sacs pour construire une route. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Des eaux souillées s'écoulent des latrines d'un domicile et se déversent dans les rues. Crédit-photo: @JosianeKouagheu
Des eaux souillées s’écoulent des latrines d’un domicile et se déversent dans les rues. Crédit-photo: @JosianeKouagheu

Vous venez de parcourir ma deuxième collection. Que dis-je, ma 2ème blog-expo. C’est juste le début d’une longue série. Douala tout comme le Cameroun a tellement de lieux à faire découvrir. Il s’agira parfois des lieux touristiques, des endroits merveilleux et souvent des images poignantes comme celles-ci. Mais, dans tous les cas, ce sera une nouvelle blog-exposition. A bientôt…


Lettre d’une mère éplorée à son fils immigrant

 

www.flikr.org
www.flikr.org

 « Où es-tu mon bébé ? Je t’aime, je t’aime et je t’aimerai toujours. J’ai voulu te dire bonjour ou bonsoir, mais comment savoir si c’est le jour ou le soir et où tu es ? Je pensais que tu blaguais quand tu m’as dit que tu t’en allais, loin de cette misère. Je pensais que tu blaguais lorsque tu me disais que tu allais m’acheter une voiture quand tu seras chez les Blancs. Ça fait un an et six mois que tu es parti. Cela fait 548 jours que ton sourire s’est envolé. Trop pour moi.

lettre_pere_noelHier, j’ai suivi à la télévision que des jeunes Noirs comme toi, forts comme toi, intelligents comme toi, sont morts en Libye. Etais-tu parmi eux ? Etais-tu parmi les autres ? Où es-tu mon Fils ? Où es-tu? As-tu froid ? As-tu faim ? Où es-tu mon bébé ? Fais-tu partie de la liste de ces jeunes Africains qui tombent en mer chaque jour et finissent dans la gueule des requins et autres carnivores marins ? Mon cœur va bientôt s’arrêter.

Un matin, tu es parti. Tu es parti. Mais où ? Je prie Dieu que tu sois vivant quelque part. Mais où exactement ? Ton père et sa famille me traitent de vieille folle. Peut-être qu’ils ont raison. Depuis que tu es parti, je n’ai jamais dormi. Si je savais où tu te trouvais, je pourrais dormir. Je te le jure, je  pleurerais toutes les nuits. Je mangerais pour ne plus être ce tas d’os dont tout le monde se moque dans le quartier. Mais, ta chambre est vide. Tu as même oublié le chapelet que je t’avais offert pour te protéger des démons, lorsque tu avais 17 ans.

Tu es parti où ? Tu sais, toutes les nuits, j’entre dans ta chambre. Je m’assois sur ton lit et je rêve parfois que tu me parles. Que tu viens de rentrer de l’université et que le « foufou* » n’est pas encore prêt. Je rêve que tu es venu dans la cuisine et que tu m’as pris le pilon des mains comme toujours et tu as dit : « Maman tu n’as plus de force. Laisse-moi d’aider ». Tu as enlevé ton t-shirt et tu t’es mis à tourner, puis on a mangé ensemble, dans la marmite. Tu es ensuite allé puiser de l’eau au puits pour que je me lave et après tu es venu dans ma chambre vérifier si je dormais ou pas. J’ai fait semblant de dormir et j’ai vu des larmes perler sur tes joues, toi qui ne m’avais jamais montré une goutte de larme, même quand ton père te fouettait. Chaque soir, tu le faisais. Tu le fais ?

« Je voyais ta rage de cette pauvreté chaque soir, à ton retour »

Où es-tu ? Je rêve depuis 548 jours que tu es devant moi. Que tu me dis comme toujours : « Maman, l’université c’est de la merde ». Tu as toujours refusé de me dire ce que veut dire « merde ». Mais, je m’en fous. Il faut venir me le dire encore bébé. Tu pensais que je n’avais pas envie de te trouver un avenir meilleur.

Je me levais chaque jour avant le chant du coq. J’allais au petit marché vendre les noix de kola. Mais, les bénéfices servaient seulement à t’acheter cette nourriture et à payer l’université. Je voyais ta rage de cette pauvreté chaque soir, à ton retour. Je lisais ta peine dans tes yeux si clairs comme le monde.

Que fais-tu aujourd’hui, mon fils ? Où es-tu ? Tu me manques, tu sais. Je le sens, car il n’y a plus de désordre dans ta chambre. Je n’entends plus tes pas résonner sur le seuil de la porte. Je le vois, car mes seaux d’eau sont vides. Mon « kwem* » n’est pas pillé. Les feuilles sont toutes jaunies. Je le vois, car ta chambre est vide. Tu me manques mon bébé. On me dit que tu es allé en mer. Tu as voulu braver la mort pour m’acheter une grande maison, une belle voiture et m’emmener dans les grands hôpitaux du monde pour soigner mon mal de ventre qui n’a jamais goutté à un seul médicament des « Blancs ».

Chaque jour, mon cœur lâche un peu plus. Parfois, il ne bat plus, car tu n’es pas là. Je ne sais pas si tu as froid pour te réchauffer. Je ne sais pas si tu as chaud pour te donner de l’air. Je ne sais pas si les requins t’ont déjà mangé. Je ne sais pas si je n’ai pas aperçu ton corps à la télévision, parmi les milliers d’autres. Je rêve parfois que tu es là, devant moi. Que tu me tiens par les épaules avec tes larges mains réconfortantes. Mais, personne ne me tient plus. Je me suis regardée aujourd’hui dans le miroir. Ma peau est faite d’os. Mes cheveux ont blanchi. Je ressemble parfois à un démon. Tu es où mon fils ?

Où es-tu mon bébé ? Je t’aime, je t’aime, je t’aime et je t’aimerai toujours !

Foufou : farine issue des tubercules de manioc et qui sert à faire du couscous du manioc

Kwem : légumes qui servent à faire des sauces

 N.B : Je n’ai pas résisté à l’envie de vous faire découvrir le cœur d’une mère dont la seule raison de vivre reste la venue de ce fils unique dont nul ne sait où il se trouve et s’il est en vie. Au cours de ce travail que je fais sur la question, je me suis arrêtée un instant, histoire de vous montrer le désespoir de ces mamans, papas, frères, sœurs, grands-parents qui rêvent toujours, malgré les années qui passent (les chances diminuent), que ces fils immigrants reviendront un jour vivants. Ça fait pourtant, 5, 10, 13, 19 ans qu’ils ne donnent plus signe de vie…


« Je te le jure papa, je ne dirai à personne que tu m’as violé(e) »

« Slt Josiane. Je viens de lire ton enquête sur les enfants violés dans le journal. Beau texte… » Beau texte ? Ces mots d’un de mes fidèles lecteurs n’ont cessé de passer en boucle dans ma tête. J’ai passé des semaines à rédiger cette enquête. J’ai parcouru de longues distances pour rencontrer des sources qui parfois, annulaient des rendez-vous sans explication. Soit. Mais, je ne parviens pas à oublier cette peur exagérée, cette angoisse permanente, ces yeux vides de sens comme ceux d’un adulte à qui la vie n’a rien apporté, cette haine des hommes… que j’ai lue dans le regard de ces petits enfants violés.

Violée par son père à 2 ans, elle crie chaque nuit : « Papa, je n’ai dit à personne. »

La première victime que j’ai rencontrée était âgée de 4 ans. Elle dormait. A l’écoute de ma voix, elle a sursauté, s’est réveillée et s’est mise à pleurer. Pour une fois, mon sourire n’a pas opéré chez un petit enfant. Sa mère a fini par la calmer et elle s’est endormie, le pouce droit dans la bouche. Elle semblait si agitée. Ses mains retenaient la jupe de sa mère comme si elle s’attendait à ce qu’un mauvais ange vienne la kidnapper dans son sommeil.

Une petite fille violée. Crédit photo: google.fr
Une petite fille violée. Crédit photo: google.fr

« Elle a été violée par mon mari. Son propre père. Il s’est enfui après son acte », m’explique la mère de la petite fille, les larmes ruisselant sur son visage. Elle semble perdue dans ses pensées. « A l’hôpital, les médecins ont constaté que mon petit bébé a été violé plusieurs fois de suite », continue-t-elle, la voix enrouée.

Depuis cette période, la petite fille si joyeuse avant est devenue renfermée. Elle ne joue plus avec ses petits amis. Elle a peur de tout le monde, même de ses grands-parents. L’enfant est aujourd’hui suivi par un psychologue. La mère a été obligée de déménager à deux reprises parce que son enfant criait en pleine nuit. Le même rêve nocturne se poursuit pourtant depuis près de deux ans. La phrase de fin est toujours : « Papa, je n’ai dit à personne »…  que tu m’as violée (j’imagine cette fin chers lecteurs et lectrices). La petite fille pense dans son rêve que son papa est toujours là.

 « Papa a dit que si je le trahis, il me tue. »

Lorsque le regard d’une petite fille âgée de 6 ans, au visage émacié, a croisé le mien dans un quartier populeux de Douala, j’ai sursauté. Le regard qui me fixait semblait rempli de haine et vide à la fois. C’était le regard d’une petite fille qui avait été violée par son tuteur, un jour de décembre. Sa mère m’a confiée entre deux sanglots que sa fille n’acceptait plus de rester seule. Cette jeune fille (26 ans), m’a dit que son unique enfant était devenu « bizarre ». « Lorsque je lui ai demandé pourquoi elle ne m’avait pas dit  qu’on la violait, elle m’a alors lancé cette phrase : ‘papa a dit que si je le trahis, il me tue », me raconte la maman.

« Je te le jure papa, je ne dirai à personne que tu m’as violée »

Au fil de mon enquête, j’ai rencontré des petits garçons violés (sodomisés, c’est comme vous voulez) par leurs pères, certains par leurs oncles et voisins. J’ai rencontré des petites filles qui avaient peur de tous les visages masculins qu’elles croisaient sur leur chemin. Certaines ne voulaient plus aller à l’école.

Je me souviens d’une journée, en particulier, passée au milieu d’enfants violés qui essayaient d’évacuer leur peine en peignant et en interprétant une pièce théâtrale. Sur les tableaux, on pouvait voir des scènes de viol. Les légendes rédigées dans un français approximatif étaient aussi parlantes. Les personnages avaient toujours une phrase déguisée et cachée parfois : « Je te le jure papa, je ne dirai à personne que tu m’as violé(e) ». Vous l’avez compris ! Le violeur, influent, menace l’enfant. Et la victime a toujours peur de son bourreau.

Dénoncez le violeur, même s’il est le père ou le plus riche de la famille

S’il y a une chose que j’ai retenue au cours de cette enquête, après avoir rencontré des victimes, psychologues, psychopathologues, enquêteurs sur des questions de viol (police et gendarmerie), responsables d’association de lutte contre le viol, enseignants et avocats, c’est qu’il faut dénoncer le violeur. Il faut le dénoncer même s’il est le père, l’oncle, l’époux ou le grand-père. Il ne faut pas avoir honte du qu’en-dira-t-on et du regard de la société. Je sais que c’est pénible.

Dénoncez pour avoir la conscience tranquille. Dénoncez surtout pour que vos enfants et les autres enfants soient épargnés. Portez plainte et suivez la procédure jusqu’à la fin (que ce soit au commissariat, gendarmerie ou au tribunal) pour que d’autres violeurs prennent peur et ne violent plus de petits enfants. Dénoncez ce crime

N.B : Le mot « papa » est un mot noble. Je le concède, chers lecteurs et lectrices. Je n’aurais jamais voulu l’utiliser n’importe comment. Je m’excuse si sa « vulgarisation » dans mon billet vous a indignés. Je tiens juste à préciser que l’enfant violé appelle généralement son bourreau « papa », qu’il soit son vrai père, son beau-père, son oncle, son grand-père, l’ami à papa ou maman, le voisin, le boutiquier ou le grand-frère.