Camerounais en otage: on s’en fout

N’allez pas croire que je suis insensible au sort des sept Français pris en otage à Dabanga, ville camerounaise logée à cheval entre Waza et Maltan, dans la région de l’extrême nord de mon pays, le 19 février 2013. N’allez surtout pas croire que j’omettrai de parler sciemment d’eux dans mon billet. Parce que là, vous verrez. D’ailleurs, j’ai vu et revu la vidéo de 3 minutes 25 secondes de leur kidnapping sur le site youtube. Et sans vous mentir, j’ai eu des larmes aux yeux. A voir quatre enfants,  Eloi, Andéol, Maël et Clarence Moulin-Fournier, âgés respectivement de 12, 10, 8 et 5 ans, écouter leur père, Tanguy Moulin-Fournier, lire un message sous la contrainte et dire au monde entier que sa famille et lui allaient être tués si.., mon cœur a explosé de rage, de haine et surtout de peur. Et que dire d’Albane, leur mère qui elle aussi, écoutait. Et moi, je vous jure qu’à sa place j’aurai éclaté en sanglots. Mais à quoi aurait-il servi ? Comme elle, j’aurai pensé à mes enfants et à leur avenir qui risquait de basculer d’un moment à l’autre.  La guerre des infos a quand même cessé, Boko Haram, la secte islamiste a revendiqué le rapt. Et ceux qui disaient que la secte ne capture pas les otages ? Hein !

La France dit qu’elle ne négociera pas. Le Cameroun et le Nigeria non plus. Boko Haram leur a pourtant livré un message. A la France, il a été clair : «C’est nous qui retenons en otage ces sept membres d’une même famille (…) à la frontière entre le Nigeria et le Cameroun». A Goodluck Jonathan, ils n’ont demandé qu’une chose : «Si vous voulez que ces Français soient libérés, alors libérez nos femmes». Et j’ai réservé le meilleur pour la fin. A mon président, Paul Biya, ils ont été plus menaçants, je dis bien plus menaçants : « Relâchez nos frères détenus dans vos prisons, tous sans exception, ou vous verrez que vous aurez affaire à nous, comme ces gens que nous détenons».

Ce ton dur vous étonne ? Rassurez vous, ils n’ont pas tort de l’employer. Chez moi, nous sommes habitués à Boko Haram. C’est comme une relation d’ami-ennemi, un fifty fifty bon-mauvais. La secte demande même un échange.  Attendez que je vous conte une histoire. Comme toute Camerounaise, j’ai au moins une personne qui vit dans cette partie du pays. L’année dernière (2012), l’amie de ma tante, dont je préfère taire le nom, a perdu ses deux fils. L’un, étudiant à N’Gaoundéré et l’autre, boucher. Quand je dis perdu, je ne veux pas dire qu’ils ont été tués ou quoi. Non ! Ces garçons ont été capturés par un groupe qui, jusqu’ici, n’a pas revendiqué le rapt. Et comme mes pauvres amis n’étaient pas expatriés… Excusez moi, c’est une réalité, on n’en parle plus. A-t-on jamais parlé? Je crois que non. On ne parle pas des Camerounais pris en otages. Mais…

Plus de 1000 otages Camerounais capturés…4 milliards de rançon versé

Vous pensez que c’est le seul cas ? Venez à Douala et vous entendrez de ces histoires. « Mon frère a été arrêté par un groupe masqué », « Nous avons payé… pour libérer mes neveux capturés par un groupe». Et François Hollande dit qu’il ne négociera pas ? Peut-être qu’il aura plus de chance, car, plus de 1000 otages Camerounais détenus  n’ont  pas jusqu’ici été libérés. D’après l’hebdomadaire L’œil du Sahel, 600 morts donc environ 48 enfants camerounais ont été égorgés pour la seule année 2008. La somme de 4 milliards de F.Cfa de rançon versée. Plus de 600 têtes de bœufs emportées.

Pendant ce temps, Paul Biya se la coule douce chez lui…

Vous convenez avec moi que le rapt des sept Français a remis au goût du jour une réalité si commune aux Camerounais. J’ai entendu dire que les gens de chez moi, mon président plus précisément, dormaient pendant que d’autres se débattaient pour trouver une issue. Ce sommeil nous agace aussi, mais bon nous sommes habitués. Mais les autres ? Dans un éditorial paru vendredi dernier dans le journal burkinabé « Le Pays », des mots durs sont prononcés à l’encontre de Paul Biya : «Pendant que Goodluck Jonathan et François Hollande se concertent pour trouver une solution à ce rapt, Paul Biya se la coule douce chez lui… ». J’ai eu envie de rire et de pleurer en même temps. Et nos otages Camerounais, il s’en fout aussi !

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josianekouagheu
Cet espace est une tribune pour moi; de montrer ce qui se passe dans mon pays, ma ville et mon quartier. A bord de mon blog, je parle de ce qui me tient à cœur, de ce qui ne va pas dans mon pays et surtout de ce qu'il faut faire....

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